EN 1609,
PREMIER CAS MODERNE DE " PURIFICATION ETHNIQUE "
L'expulsion des morisques d'Espagne
Par RODRIGO DE ZAYAS
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1997 Page 14 and it had
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Historien et écrivain espagnol, auteur de : Les Morisques et le
racisme d'Etat, La Différence, Paris, 1992 ; et de la tétralogie
romanesque Ce nom sans écho (la Brigue et le Talion I, les
Faussaires II, Shéol III, et La Pourpre prophétique IV), éditions
L'Esprit des péninsules
(15, rue Trousseau, 75011 Paris), 1996 et 1997.
Depuis les récentes guerres dans l'ex-Yougoslavie et le Caucase, on
reparle de "purification ethnique", cette pratique qui consiste,
dans le but absurde de créer une " communauté homogène ", à expulser
ou à liquider (comme au Rwanda en 1994) des minorités accusées de
tous les maux. Parmi les plus abominables de ces " purifications "
figurent les génocides des juifs et des tziganes d'Europe dans les
années 40 par le régime hitlérien ou celui des Arméniens dans les
années 10 par le jeune Etat turc. Mais le modèle moderne de ces
persécutions racistes fut établi dès 1609 en Espagne avec
l'expulsion des morisques, ces musulmans convertis de force au
catholicisme lors de la prise de Grenade, en 1492, la même année où
les juifs étaient chassés du pays.
SIR Richard Fox Vassal, deuxième lord Holland (1773-1840), était
anglais, riche et célèbre, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir
quelques ennuis de santé. En 1802, son médecin lui conseilla un
séjour de repos dans un climat sec et salubre. Sir Richard jeta son
dévolu sur Madrid et s'y installa avec armes et bagages. Au bout de
deux ans, le jeune lord avait appris l'espagnol et se préoccupait de
trouver des manuscrits pour la bibliothèque de Holland House,
l'imposante mansion familiale, que l'on peut encore admirer à
Londres. En 1804, il acheta une liasse de documents manuscrits à un
certain don Isidoro de Olmo. Sir Richard venait d'acquérir l'acte de
naissance du premier Etat raciste de l'histoire.
Homme intelligent et cultivé, lord Holland ne comprit cependant pas
toute la portée des documents qu'il emporta à Londres, se contentant
d'inscrire, en tête de la liasse, qu'il s'agissait de " papiers,
Mémoires, descriptions et correspondances datés de 1542 à 1610 au
sujet des morisques d'Espagne ". " Certains, note-t-il, sont des
copies, d'autres des originaux ; parmi ces derniers, il y a quelques
lettres de Gonzalo Pérez (père du célèbre Antonio) (1) adressées à
Philippe II, avec des notes marginales autographes qui constituent
les réponses de ce monarque. "
Le 21 novembre 1989, l'ensemble de ces documents fut mis aux
enchères à Londres : il se trouve à présent dans mes archives à
Séville, sous le titre générique de " collection Holland ". L'étude
approfondie de cette collection révèle la teneur d'un débat au sein
des plus hautes instances de l'Etat espagnol concernant l'importante
minorité hispano-musulmane, convertie de force au catholicisme.
Morisque signifiait exactement : " musulman espagnol converti au
catholicisme ". Le problème social et politique posé par cette
minorité était celui de la plupart des minorités : une altérité mal
tolérée par la majorité.
Altérité religieuse d'abord, car les morisques restaient, en fait,
des crypto-musulmans. Altérité linguistique et sociale aussi, parce
qu'ils entendaient conserver leur langue (l'arabe), leurs modes
vestimentaires, leurs habitudes culinaires et hygiéniques (ils ne
mangeaient pas de porc et se lavaient souvent, choses mal tolérées
par les chrétiens de l'époque), et leurs jours de fête. Perçue, de
surcroît, comme celle d'" agents de l'ennemi étranger ", c'est-à-dire
comme des alliés actifs de l'Empire ottoman, l'altérité des
morisques les désignait d'une manière tangible comme " une menace
pour la République chrétienne ".
Vers l'Etat raciste
L'ESPAGNE, depuis l'instauration de l'Inquisition comme partie
intégrante de l'Etat (1481- 1483) par les Rois Catholiques, avait
une vocation religieuse nettement unitaire et normalisée. C'est dire
qu'il y eut, en Espagne, une " question morisque " qui, par maints
aspects de ses causes et de ses conséquences, rappelle la " question
juive " des années 30 et 40, et même l'actuelle situation de
certaines minorités ethniques en Europe ou ailleurs.
L'intérêt fondamental de la collection Holland, c'est qu'elle révèle
le passage d'un Etat sectaire où un membre d'une crypto-minorité
religieuse avait la possibilité de se convertir pour s'intégrer à la
société majoritaire, à un Etat raciste où cette même minorité
devenait l'objet d'une persécution institutionnelle, au- delà de
toute considération religieuse.
Le premier pas vers l'Etat raciste fut bien modeste et, en tout cas,
antérieur au document le plus ancien de la collection Holland : en
1535, le chapitre de la cathédrale de Cordoue demanda au pape Paul
III de sanctionner l'instauration d'une condition de " propreté de
sang " (limpieza de sangre) pour pouvoir accéder à un poste rémunéré
au sein du chapitre. Le pape refusa, mais le chapitre de Cordoue eut
recours au roi-empereur Charles Quint. Celui-ci trouva l'idée bonne
et fit pression sur le pape pour qu'une telle contrainte fût
appliquée sur l'ensemble du royaume. Paul III fut obligé de
s'incliner : toute personne désirant obtenir un poste rémunéré en
Espagne devait désormais démontrer qu'elle n'avait aucun membre juif
ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations.
Devenue loi, cette obligation ne fut pleinement abrogée que le 13
mai 1865, avec une brève interruption pendant le règne de Joseph
Bonaparte (1808-1812).
Concernant, par exemple, les juifs ou marranes, l'Etat espagnol en
venait à considérer en quelque sorte qu'il y avait " conflit entre
la tradition nationale (...) et une tradition juive inassimilable ",
" et l'on sera conduit, poursuit-il, à partir de cette idée qu'est
juive toute personne qui manifeste soit par des signes décisifs,
soit en raison de présomptions suffisamment graves la présence ou la
persistance de la tradition juive ".
Tradition juive ou musulmane peu importe : le problème était
exactement le même. Les propos cités ci-dessus sont du pétainiste
français Xavier Vallat, publiés dans ses Mémoires après 1945 (2).
Mais Vallat était moins exigeant que ses prédécesseurs espagnols,
car il se contentait de deux grands-parents non juifs ou moins pour
qualifier un citoyen de " bon Français ".
On a vu que la " propreté du sang " en Espagne, avant 1865, ne
s'obtenait que sur quatre générations " non contaminées " ; il est,
malgré tout, frappant de constater une telle continuité de concepts,
au point qu'ils en deviennent interchangeables. Xavier Vallat était
un bon catholique, qui ne pouvait en aucun cas être soupçonné de
connivence avec les occupants nazis ; ce qui fut d'ailleurs démontré
durant son procès devant la Haute Cour de justice en 1947, où il
bénéficia du témoignage d'un médecin juif, Gaston Nora.
Peut-on parler de " racisme d'Etat " au temps de Charles Quint ?
Non, parce que l'obligation de démontrer la " propreté de sang " ne
constituait pas encore une définition autre que religieuse du
problème. Etait juif ou musulman celui qui pratiquait ces religions
: on pourrait tout au plus argumenter que les religions ne se
transmettent pas par le sang, c'est-à-dire génétiquement, mais nous
ne sommes encore en présence que d'une confusion ou d'une erreur de
jugement, une sorte de dérive du sectarisme d'Etat institué par les
Rois Catholiques.
Dérive néanmoins significative : les documents de la collection
Holland, qui correspondent au règne de Philippe II, apportent une
nouvelle définition de la minorité morisque. Il s'agit désormais
d'une " nation ". Qu'est-ce qu'une " nation " dans l'Espagne du XVIe
siècle ? Grosso modo, toute collectivité clairement différenciée
peut être définie comme une nation. Ainsi, il existe de nombreux cas
de bons catholiques espagnols définis comme appartenant à la "
nation morisque ".
La " propreté du sang " aboutit à un nouveau critère collectif qui
n'est ni plus ni moins absurde que la définition du juif comme
appartenant à une " race ". Dès lors, les plus hautes instances du
pays - le Conseil suprême de l'Inquisition, le Conseil d'Etat, le
Conseil du Trésor, les Etats généraux de Castille et d'Aragon, sans
compter les ecclésiastiques les plus influents, sont de l'avis qu'il
faut en finir avec la " nation morisque ".
Les avis sont partagés entre les trois principaux degrés de cette
élimination étatique : le génocide pur et simple, la déportation en
masse et l'assimilation forcée et sous haute surveillance. Il est
malgré tout prématuré de parler de " racisme d'Etat " : il n'y a pas
encore de loi espagnole interdisant l'existence ou la présence d'une
minorité - même définie comme une " nation " - sur son territoire.
Cinq documents de la collection Holland proposent explicitement le
génocide, soit par la pendaison, soit par les travaux forcés dans
les mines d'Amérique et aux galères, où les morisques n'ont aucune
chance de se reproduire. Peu ou pas pratiquable à cette époque,
cette solution est systématiquement rejetée par les rois d'Espagne.
Les deux autres suggestions seront appliquées : Philippe II se
montrera toujours partisan de l'assimilation, tandis que Philippe
III (1598-1621), tout comme Philippe Pétain et Xavier Vallat,
appuiera les partisans de la déportation.
Les considérations économiques ne sont pas absentes des choix qui
furent effectivement adoptés : pour Philippe II, les revenus des
dîmes imposées aux morisques sont un argument majeur en faveur de
leur présence. Tout le monde en profite : l'Etat, l'Eglise et les
grands seigneurs censiers qui composent l'essentiel des conseils (ministères)
laïques de l'Etat.
Philippe II est un roi prudent et réaliste ; il n'est pas insensible
aux pressions des grands seigneurs, dont les intérêts sont
diamétralement opposés à ceux de l'Inquisition. Il temporise, s'en
remet à des commisssions ; bref, il gagne du temps. Les morisques
payent. Lorsqu'ils se rebellent dans l'ancien royaume de Grenade (de
1568 à 1571), ils sont vaincus et déportés vers d'autres régions de
l'Espagne. Ils sont toujours là et payent encore, un peu moins, il
est vrai, parce que la culture de la soie disparaît à Grenade.
C'était de loin l'activité morisque la plus lucrative, mais les
morisques restent les meilleurs cultivateurs de primeurs dans les
zones qu'ils ont mises en valeur et irriguées eux-mêmes depuis des
générations.
En revanche, pour Philippe III, la situation se présente sous un
autre jour. Ce roi n'a ni l'intelligence ni la volonté de son père.
Il remet les rênes du gouvernement entre les mains d'un favori, le
marquis de Denia, un Valencien, qu'il fait duc de Lerma puis
cardinal. A partir de 1608, l'oncle paternel du duc de Lerma devient
Grand Inquisiteur. La thèse de la déportation, fortement appuyée par
les partisans du duc de Lerma qui contrôlent l'appareil d'Etat, a
aussi son argument économique : les pertes de revenus seront
amplement compensées par les gains produits par la confiscation des
biens morisques (à Berlin comme à Vichy, on parlera d'" aryanisation
" des biens juifs).
La déportation
LE 22 septembre 1609, le roi Philippe III signe un décret qui
consacre la naissance du premier Etat raciste de l'histoire.
Désormais, aucun membre de la " nation morisque " ne pourra résider
sur les territoires soumis à l'autorité espagnole, sous peine de
mort. Le principal responsable de ce décret n'est évidemment pas le
roi, mais le duc de Lerma.
Le grand théoricien de l'Etat raciste est un dominicain valencien,
membre du tribunal de l'Inquisition de Valence. Il s'appelle Fray
Jaime Bleda : il est l'auteur d'un livre où il expose ses théories
et où il démontre que l'élimination des morisques est une "
nécessité urgente ". Le livre est un peu touffu pour le roi, et un
résumé simplifié est préparé par un dominicain proche de Bleda, Fray
Luis Beltran.
Ce document, qui porte le numéro 40 dans la collection Holland,
emporte la décision royale. Le duc de Lerma a gagné : 500 000
personnes - hommes, femmes et enfants, seront déportées avec, au
moins, 75 % de " pertes ". Tous les biens de ces malheureux iront
enrichir le duc de Lerma et ses partisans. A lui seul, le duc
possède désormais une fortune très supérieure aux réserves du
Conseil du Trésor, qui de toute façon lui appartient aussi.
A cette époque, l'Espagne, qui détient l'hégémonie militaire et
politique en Europe, compte huit millions d'habitants, ce qui permet
de mesurer l'une des principales raisons de sa décadence postérieure
et de sa ruine : dans des régions entières les cultures sont
abandonnées et tombent en friche. Les corps de métier les plus
prospères disparaissent : les transporteurs, les corporations de
maçons, les grands éleveurs de chevaux et de mulets, les
constructeurs de réseaux hydrauliques pour l'irrigation, les
maraîchers étaient morisques... Ajoutée à l'inflation galopante du
XVIe siècle, aux épidémies, à la corruption de l'administration, à
l'incurie et à la rapacité du duc de Lerma, et aux guerres
incessantes, cette situation plonge l'Espagne dans la période la
plus sombre de son histoire.
Depuis qu'elle a signé les accords de Schengen, l'Espagne
contemporaine est devenue la gardienne du Sud-Ouest européen. Sa
garde civile surveille les côtes de l'Andalousie pour empêcher
l'immigration économique des Maghrébins. A l'instar des odieux
capitaines qui transportaient les morisques vers Oran, mais les "
débarquaient " en pleine mer pour gagner du temps et de l'argent,
les capitaines actuels transportent régulièrement des immigrés entre
le Rif et l'Andalousie, et les débarquent parfois en pleine nuit
assez loin des côtes andalouses où ils se noient. Ceux qui ont,
malgré tout, la chance d'atteindre la côte sont arrêtés et refoulés
menottes aux poings par la garde civile (3).
Le racisme contre les gitans, dernière minorité clairement
constituée et différenciée, devient sporadiquement violent. Mais
l'Espagne n'est pas seule en cause, et les mesures de " nettoyage
ethnique " entreprises, de 1992 à 1995, par les nationalistes serbes
et croates contre les Musulmans en Bosnie nous ont rappelé
tragiquement que l'Etat raciste n'appartient pas à un passé révolu.
(1) Antonio Pérez, ministre de Philippe II.
(2) Xavier Vallat dirigea le Commissariat général aux questions
juives (CGQJ) entre le 29 mars 1941 et le 19 mars 1942. Cf. Michael
R. Marrus et Robert 0. Paxton : Vichy et les juifs, Calmann-Lévy,
Paris, 1981.
(3) Lire Maurice Lemoine, " Les naufragés de la migration vers le
Nord ", Le Monde diplomatique, décembre 1992.
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